Médecin de campagne : la semaine à 70 heures!

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Cette semaine, Romain Hussenot revient avec Michèle Fines sur le quotidien difficile des médecins de campagne. La journaliste a suivi un médecin qui travaille plus de soixante-dix heures par semaine...
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robertescande  — Il y a 3 ans

Médecin sans campagne
L’administration fiscale et un infarctus ont eu raison de l’enthousiasme et de la foi en son métier de Robert Escande.
Aux interminables journées de travail sur le plateau ardéchois a succédé une invalidité qui pèse à ce toubib meurtri.
par Michel BITZER

IL brandit fièrement le document extirpé d’une pile
de dossiers : le jugement qui condamne définitivement
l’Etat à lui verser 1 500 euros de dommages
et intérêts au terme de cinq années de procédure.
Mais le mal est fait. Robert Escande ne se confesse
pas entre deux consultations, le stéthoscope autour
du cou. Son invalidité permanente vient de lui être
signifiée. La faute à ces neuf stents qui ont été posés
après un infarctus en 2009. « Je ne demandais pas la
Légion d’honneur comme le gestionnaire de la fortune
de Mme Bettencourt, simplement qu’on me laisse
exercer ce métier qui me passionnait ! », s’enflamme
l’homme meurtri. C’était compter sans les tracasseries
d’une administration fiscale qui a ruiné le rêve du
médecin provençal venu s’installer comme généraliste
sur le haut plateau ardéchois, après avoir travaillé
durant quatre ans aux urgences
à Marseille.
Au retour d’un service militaire à
Berlin, où il rencontra sa future
épouse allemande de l’Est, Robert
Escande met donc le cap sur Saint-
Etienne-de-Lugdarès, un village de
quatre cent et quelques âmes, chef-lieu d’un canton
qui en compte à peine plus d’un millier. « Le seul
canton de France où il n’y avait jamais eu un
médecin », précise celui qui réside aujourd’hui dans
un autre désert rural, la Meuse. Sur cette terre
ardéchoise balayée par la burle, un vent glacial qui
rougit les visages, il va « faire de la médecine un peu
à l’ancienne, en essayant d’aider les gens qui souffrent
à s’en sortir ». Et ils ne manquent pas dans cette
contrée distante d’une cinquantaine de kilomètres
du premier hôpital – Mende, Aubenas ou Le Puy-en-
Velay – et où le facteur et le docteur sont les derniers
à tenter de raccommoder le lien social qui s’effiloche.
« J’ai vite découvert des gens très attachants, qui
me rendaient au centuple tous les efforts auxquels je
consentais », se souvient le toubib. La cadence n’est
pas encore aux trente-cinq heures. « Je me levais à
5 h. Je consultais sur rendez-vous à mon cabinet de
7 h à 12 h. Puis j’attrapais un sandwich et je filais
pour une tournée de visites à domicile jusqu’à 15 h.
Au retour, consultations, libres cette fois, avec une
salle d’attente qui ne désemplissait pas. Et à partir de
18 h, une nouvelle tournée de visites à domicile, dont
je rentrais parfois après minuit. » Pendant près de
vingt ans. Et pas question de tomber malade. « J’ai
fait des visites avec la grippe et 40° de fièvre. Mais les
patients n’étaient pas des tire-au-flanc non plus. Pour
mettre en arrêt des agriculteurs ou des petits artisans,
il fallait que je les attache ! »
Ces péripéties, il les raconte dans Médecin, quand
reviendras-tu ?, un livre de souvenirs où les noms
des lieux et des personnages ont été modifiés « pour
respecter le secret médical ». Pour se prémunir aussi
d’éventuelles réactions de ceux à qui il décoche
quelques flèches au fil des pages. « Mais tout est
vrai », certifie Robert Escande.
Les expéditions sur des routes
enneigées au coeur de la nuit
pour porter secours à un gamin
victime d’une infection pulmonaire,
à une femme qui s’est
défenestrée, à un garde forestier
ayant chuté d’une falaise… Des plâtres aux
citadins venus skier sur les pentes des stations
voisines. Des points de suture au mollet du touriste
mordu par un chien de ferme. Mais aussi des soins
d’urgence à un maçon dont les deux jambes ont été
écrasées par une pelle mécanique. Le constat
d’usage devant le corps d’un chasseur dont la moitié
du crâne a été arrachée involontairement par le tir
d’un de ses amis qui se pendra peu de temps après. A
raison de 10 000 actes médicaux par an, il n’y a guère
que l’embarras du choix.
Comme si cela ne suffisait pas, sa spécialisation de
médecin urgentiste vaut à Robert Escande d’être
bombardé médecin capitaine – et plus tard commandant
– du corps des sapeurs-pompiers locaux. Sa
présence permet l’ouverture d’un foyer de vie pour
handicapés, avec quelques dizaines d’emplois à la
clé. On vient du canton voisin, où le vieux médecin
parti à la retraite n’a pas été remplacé. « On me payait
parfois en gentillesse et en sourires, avec un poulet ou
des oeufs. Quand nous faisions nos courses à la
supérette, le boucher ou la caissière me parlait de leur
rhume. » Et puis il y a les médicaments qu’il est
habilité à délivrer à ses patients. Une aubaine ? « Je
payais les fournisseurs au cul du camion et la CPAM
ou les mutuelles me remboursaient avec parfois six
mois de retard. Les marges ne couvraient pas les frais
de fonctionnement et les agios bancaires. C’était
juste pour rendre service aux gens. »
Cette double casquette est à l’origine des malheurs
de celui dont le métier était « aussi bien d’assister
aux accouchements que de fermer les yeux des
morts ». En 2007, l’administration fiscale se fait fort
de lui imposer le régime de son activité dominante –
la pharmacie, qui génère plus de chiffre d’affaires
même si les bénéfices y sont quasi inexistants –, lui
faire payer la taxe professionnelle d’une officine… et
même lui appliquer une vieille jurisprudence faisant
de lui un vétérinaire, « alors que je n’ai jamais soigné
un animal ». Du tribunal administratif jusqu’au Conseil
d’Etat, l’affaire s’éternisera durant cinq longues
années, avant le jugement définitif que l’on sait. Elle
sera également à l’origine de cet "infarctus de stress"
qui a fait de lui un toubib invalide à qui plus aucun
malade ne dira « Bonjour, Docteur ».
Sur le plateau ardéchois, il n’y a plus de médecin.
Le premier à le regretter est peut-être le pandore qui
verbalisa un jour Robert Escande car il avait garé sa
voiture devant le monument aux morts pour voler au
secours d’une fillette en détresse respiratoire. « La
mairie a construit à grands frais une maison médicale
où un généraliste tient une permanence, une
demi-journée par semaine. » Des lettres chaleureuses
d‘anciens patients arrivent à son domicile meusien
de Neuville-sur-Ornain. Et un colis de cèpes séchés
de temps à autre, témoignage d’amitié à celui qui
partagea « leur vie souvent dure sur ces terres déshéritées,
où pourtant l’humain triomphe ».
Médecin, quand reviendras-tu ?
de Robert Escande (Editions Baudelaire).
10 000 actes
médicaux
par an
dans un canton
où le premier
hôpital
était distant
de 50 km.
Photo M. B.

« Pour mettre en arrêt
des agriculteurs ou des
petits artisans, il fallait
que je les attache ! »