Debussy - Clair de lune

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Debussy - Clair de lune
Plus encore que les romantiques, Debussy marque une rupture avec la forme classique. Ses compositions se distinguent par une construction mélodique librement inspirée des musiques orientales (recours à la gamme pentatonique et à de nombreuses altérations). Les thèmes sont épars, disséminés, les recherches harmoniques audacieuses, les nuances infinies et la rythmique complexe. Ses œuvres sont avant tout sensorielles, elles visent à faire éprouver à l'auditeur des sensations particulières en traduisant en musique des images et des impressions précises. Les titres évocateurs de ses pièces illustrent d'ailleurs assez bien cette ambition, même s'ils ne sont qu'indicatifs et ne constituent pas de "programme" : Des pas sur la neige, La fille aux cheveux de lin, Ce qu'a vu le vent d'Ouest, La cathédrale engloutie, etc. (Préludes). Il substitue de cette manière les couleurs aux notes : il n'est qu'à écouter Arturo Benedetti Michelangeli, sans doute le meilleur interprète de son œuvre pianistique, pour accéder à cette synesthésie. Ainsi, même s'il est difficile de le rattacher à un courant artistique, on le qualifie généralement d'« impressionniste », étiquette qu'il n'a lui-même jamais revendiquée et plutôt abandonnée aujourd'hui.

De caractère non conformiste et créateur iconoclaste, Debussy n'aura pas eu de réels devanciers ni de successeurs proclamés, mais il doit beaucoup à la musique de Wagner qu'il raillait constamment, et tout un pan de la musique du XXe siècle lui est à son tour redevable. Son innovation principale réside dans le refus du développement et de la forme-sonate de type A-B-A' qui malgré les variations et les innovations que lui auront apporté entre autres Beethoven, Brahms et Bruckner, contraignent le compositeur à avancer selon un schéma fixe et prédéfini. Mais, du même coup, Debussy affronte plus qu'aucun autre la liberté absolue du créateur fixant lui-même les règles de l'œuvre qu'il invente. C'est en cela qu'il appartient indéniablement à ce XXe siècle qui commence avec lui plus qu'avec Wagner, dont le Tristan et Isolde était selon ses propres mots « un magnifique crépuscule que l'on a pris pour une aurore ». Il est cependant remarquable que Debussy, fidèle comme Baudelaire « aux nuages qui passent, aux merveilleux nuages », n'adopte jamais de formules figées ou de système de composition arbitraire, comme ce sera pourtant le cas dans le sérialisme de Schoenberg, tout en construisant des œuvres d'une extraordinaire cohérence interne (Jeux, son œuvre la plus audacieuse, est le point d'aboutissement de cette révolution formelle).

Il aura aussi trouvé dans une attention scrupuleuse aux sensations physiques du son et dans la transgression de la rhétorique musicale traditionnelle, une expressivité unique et une forme de sensualité qui ne débouchent sur aucun hermétisme ni aucun intellectualisme (Prélude à l'après-midi d'un faune, Nocturnes). Alors qu'auparavant la mélodie et le déroulement "horizontal" de la musique primaient tout autre paramètre, Debussy accorde à la sonorité de chaque instrument un rôle dramatique en soi : avec lui, le son lui-même fait sens, et non plus seulement l'architecture globale de l'œuvre. Cette modification constitue une révolution dans l'attitude mentale européenne qui identifie généralement la beauté à l'élaboration raisonnée d'un travail construit, d'où toute improvisation est impitoyablement bannie. Et si la musique de Debussy est tout sauf improvisée, elle peut néanmoins donner ce sentiment jusque dans ses œuvres les plus savantes, comme les Études, où l'exploration systématique de la technique pianistique se conjugue pourtant magiquement au sentiment de la plus totale liberté. Dans son unique opéra achevé, Pelléas et Mélisande, peut-être son chef-d’œuvre, il parvient à exprimer l'inexprimable et créer un climat "d'inquiétante étrangeté" à travers un lyrisme réinventé et une temporalité fondée sur le vécu intérieur de la conscience.

Son génie de l'orchestration et son attention aiguë aux couleurs instrumentales font de Debussy le digne héritier de Berlioz et l'égal au moins de Ravel. Mais surtout, son art de l'instantané qui "fixe des vertiges" (Images pour orchestre) et s'affranchit de la logique rationnelle au profit d'un "dérèglement de tous les sens" (L'Isle joyeuse), jusqu'à adopter le point de vue de l'enfant "amoureux de cartes et d'estampes" (Estampes), font de lui un frère spirituel de Baudelaire et de Rimbaud plus que de la peinture impressionniste auquel on l'assimile par facilité d'analyse. Cette rupture que Debussy instaure volontairement entre le goût classique, dont musiciens et mélomanes possèdent les codes, et la musique nouvelle qu'il défend, est l'une des racines du divorce partiel entre le public et la musique contemporaine. D'une audace imprévisible mais d'une sûreté de goût absolue, génial coloriste et dramaturge subtil, Debussy est comme Rameau auquel il a rendu hommage dans ses Images pour piano, un compositeur d'esprit très français (il signait d'ailleurs ses partitions Claude de France). Mais grâce à la révolution qu'il introduit dans l'histoire de la musique, à travers les ponts qu'il lance en direction des autres arts et des multiples sensations qu'ils éveillent (les sons et les parfums, les mots et les couleurs), il fait accéder sans doute mieux qu'aucun autre la musique française à l'universalité: celle du corps, de la nature et de l'espace. À ce titre, le chef d'orchestre Sergiu Celibidache qui, par le recours à la phénoménologie de la musique, a su restituer les sonorités de l'orchestre telles qu'elles nous parviennent, indépendamment des cadres d'analyse hérités et des formules apprises, a contribué peut-être mieux que quiconque à dévoiler la puissance émotionnelle brute que contiennent les plus belles pages de Debussy (dont La Mer, "Bible musicale française" selon lui). Messiaen, Takemitsu, Dutilleux et de nombreuses figures incontournables de la musique du XXe siècle reconnurent en Debussy si ce n'est leur maître commun, du moins celui grâce auquel la musique européenne toute entière pouvait connaître une nouvelle et magistrale Renaissance.
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myrpas  — Il y a 6 ans

Bonjours j'ai le plaisir de partager avec vous mes créations picturales,