Il était une fois une ville dans laquelle les gens vivaient normalement comme dans presque toutes les autres villes. Cette ville s'appelait Werville et c'était la capitale du Werland. Ses habitants fêtaient les jours fériés; allaient au marché; vendaient des choses pour en acheter d'autres; allaient aux fêtes foraines ou au parc d'attraction. De temps en temps les jeunes gens se retrouvaient au bal pour s'amuser entre eux. Le bal était quelque chose qui réjouissait autant qu'il effrayait tout le monde. Tous les wervillois -c'est ainsi qu'on appelait les habitants de Werville- tous les vervillois savaient que les garçons qui ne trouvaient pas de cavalières pendant le bal courraient un gros risque. Le problème c'est que les parents ne pouvaient empêcher leurs enfants de s'amuser car ils ne pouvaient prévoir quand l'épouvantable Schwerrlerraä aurait surgi des égouts de la ville. C'était toujours au coin d'une rue qu'elle enlevait un ou deux garçons qui venaient de passer leur soirée au bal sans cavalières pour aller les manger dans sa forteresse souterraine. Eh oui ! On ne pouvait rien faire à part continuer à vivre en essayant d'oublier la crainte de Schwerrlerraä.
Puis un jour le gentil Lop qui venait de fêter son anniversaire avec sa meilleure amie Lupine et Zul -leur camarade de toujours- avait décidé qu'ils iraient tous les trois au bal car il leur était temps de se retrouver parmi les jeunes gens pour imiter les grandes personnes en société. Ils demandèrent la permission à leur parents et l'obtinrent. Sauf que le papa de Zul eût failli la lui refuser mais au bout du compte il céda. Ils allèrent au bal où l'on voyait tout le monde rire; danser sur la musique que jouait l'orchestre du lycée; raconter des blagues et boire du lait à la fraise. Ainsi ils eurent envie de se laisser entrainer dans l'ambiance. Ils se mirent à boire du lait à la fraise; à rire et à danser. A un moment tout le monde forma un cercle au centre duquel un garçon invitait une fille à danser ensuite se retirait; la fille invitait un autre garçon et ainsi de suite à tour de rôle. Puis vint le moment des chansons douces, lentes et amoureuses alors petit à petit chacun et chacune trouvait sa cavalière et son cavalier et des couples se formaient ainsi. Lop cherchait par ci, regardait par là mais ne trouvait pas de fille qui voulût danser avec lui car elles étaient toutes déjà en train de danser avec leurs cavaliers. En fait ce soir là il y avait quarante quatre garçons et quarante trois filles. Tant pis! se dit Lop en décidant d'aller voir l'orchestre jouer. "Je vais danser avec une trompette" pensa-t-il pour se faire rire et oublier son cafard. A la fin du bal tout le monde commença à rentrer chez soi et la coutume voulait que le garçon raccompagnât sa cavalière du soir jusqu'à chez elle. Alors Zul partit avec Sylaine, Lupine partit avec Kreuhn mais Lop se retrouva tout seul. Tandis qu'il rentrait chez lui il se dit que c'était tant pis pour cette fois et que peut-être la prochaine...Surgit alors l'épouvantable Schwerrlerraä à cinq mètres de lui, vêtue d'affreuse robe à carreaux sale et en lambeaux avec ses grosses et épaisses lunettes qui lui faisaient des yeux tous petits. Mais étrangement Lop fut moins effrayé que dégoûté. Il était si dégoûté par les cheuveux gras de Schwerrlerraä qu'il imagina mal les lui tirer car sa main aurait glissé dessus pensa-t-il. Alors il n'eut le choix que de rester figé tandis que l'épouvantable créature le fixait du regard jusqu'au moment où elle ouvrit sa grande bouche et projeta sur lui sa langue verte et gluante qui le saisit par la taille et le ramena dans ses bras. Lop s'endormit très vite car la langue de Schwerrlerraä avait une substance à la vertu dormitive que les savants appelaient la "chlafande". Elle fit trois bonds en portant Lop à l'épaule et disparut dans une bouche d'égout.
Le lendemain Zul était parti au marché faire les courses pour sa maman. En attendant que le boucher allât apporter la viande fraîche qu'on lui avait demandée, Zul regardait un peu pensif dans le vide jusqu'au moment où il vit un akène de pissenlit errer dans les airs. Il oublia ce qu'il était censé faire et se mit à suivre cet akène qui alla se poser sur une plaque d'égout. Zul se pencha pour le ramasser et là: il entendit une voix souterraine qui sortit du trou de la plaque d'égout. C'était une voix qui lui était très familière. Il finit par reconnaître celle de Lop qui hurlait de frayeur. Zul essaya vainement d'ouvrir la plaque d'égout et finit par appeler Lop par le trou. Lop lui dit avec sa voix lointaine et souterraine qu'il avait très peur là où il se trouvait car il était prisonnier d'une terrifiante forteresse engloutie dont il ne pouvait imaginer sortir. Zul lui répondit qu'il ferait tout son possible pour lui venir en aide avant que Schwerrlerraä ne fasse de son ami un civet. Lop lui expliqua qu' il était impossible de pénétrer dans le royaume souterrain et d'en ressortir si l'on n'était pas immortel. Zul se dit qu'il ne lui restait plus qu'à retrouver le grand Seigneur de Lune qui était vieux de mille ans, disait-on, pour lui demander de l'aide ou quelque conseil pour devenir immortel. Il partit aussitôt en oubliant tout ce qu'il devait faire pour sa maman et se rendit au Grand Amphithéâtre de Werville qui était très célèbre car sa scène était toute verte de pelouse.
Zul était dans la fausse du Grand Amphithéâtre et cela faisait trois jours et trois nuits qu'il criait comme un fou "Seigneur de Lune, Seigneur de Lune..." . Au millième appel on pouvait apercevoir la sublime silhouette du Seigneur de Lune en haut des gradins. Il était assis sur un siège, les bras croisés, le buste penché vers l'avant et regardait attentivement le jeune Zul. Quand le jeune garçon remarqua le Seigneur, ce dernier se propulsa avec une telle force dans les jambes qu'il fit un énorme bond du haut des gradins jusqu'en bas de l'amphithéâtre en tombant presque comme une fourmi sauteuse à côté de Zul. Il se releva et on pouvait voir un individu à l'aspect humain sauf que sa peau était faite de substance très dure: c'était une sorte de croûte noire tachetée de jaune. Son visage était figé d'une telle façon qu'on pouvait avoir l'impression qu'il souriait perpétuellement. Mais cela ne veut pas dire qu'il ne pouvait pas parler. Bien au contraire, l'articulation des mots se faisait à l'intérieur de son visage rigide. Ensuite les mots sortaient par une espèce de fente qui tenait lieu de bouche. Le Seigneur de Lune parla à Zul en disant: "Bonjour jeune homme". Alors Zul prit assurance car il avait eu quand même un peu peur. Il raconta que son ami Lop s'était fait prisonnier par l'épouvantable Schwerrlerraä et qu'il avait besoin de devenir immortel comme tous les Seigneurs de Lune pour aller secourir son ami. Le Seigneur de Lune lui apprit qu'il n'était pas immortel mais qu'il vivait beaucoup plus longtemps que les hommes ordinaires. A peu près trois mille ans. Il expliqua aussi qu'il n'y avait pas d'autres Seigneurs de Lune que lui dans le Monde car il était le premier et le dernier de son espèce. Bref, il n'allait pas raconter sa vie car il avait déjà mille cinq cents ans et ce n'était pas le moment. Alors il proposa à Zul de l’aider et de voir ce qu'il en était avec Lop, Schwerrlerraä et sa forteresse. Ils décidèrent qu'après le prochain bal, Zul ferait exprès de rentrer tout seul pour provoquer Schwerrlerraä. Le Seigneur De Lune pendant ce temps surveillerait la situation pour intervenir au moment voulu. "Et si entre-temps Lop se fait manger ?" demanda Zul au Seigneur. "Ce sera le destin jeune homme. De toute façon nous ne pouvons absolument rien faire tant que Schwerrlerraä n'est pas à la surface de la terre" répondit le Seigneur.
Arriva le jour du prochain bal. Le Seigneur de Lune guettait à l'extérieur comme il pouvait. Sylaine n'arrêtait pas de demander à Zul ce qui n'allait pas car il avait l'air ailleurs pensait elle. Alors ils finirent par se disputer et Sylaine dit à Zul qu'il n'était plus son chéri. Mais Zul était tellement concentré sur ce qui allait arriver après le bal qu'il ne réalisait pas ce qu'elle disait. A la fin du bal tout le monde commença à rentrer chez soi. Zul sortit en dernier tout en ayant très peur. Il essayait de ne pas le montrer. Enfin le moment fatidique arriva: Schwerrlerraä se tenait devant lui toute luisante de crasse en le fixant de ses petits yeux à travers ses lunettes qui devaient sans doute être pare-balles tellement elles étaient épaisses. Au moment où sa langue partit comme une flèche pour attraper Zul, Le Seigneur de Lune surgit en se mettant entre eux. La langue gluante de Schwerrlerraä saisit le bras du Seigneur dont le goût devait tellement lui être désagréable qu'elle le lâcha aussitôt. Elle hurlait à cause de sa langue en feu. Et cela donna l'occasion au Seigneur de Lune de lui sauter au cou pour l'étrangler. L'épouvantable Schwerrlerraä était tellement malheureuse par le goût du Seigneur de Lune que ce dernier eut pitié d'elle et au lieu de la faire mourir il lui demanda de leur rendre Lop. Mais elle était encore plus malheureuse en leur avouant qu'elle l'avait mangé la veille. Zul et le Seigneur de Lune étaient à tel point abasourdis que Schwerrlerraä commençait à leur raconter ses malheurs. Elle leur apprit que quelques siècles auparavant elle était la princesse du royaume du Werland avant la révolution werlandaise; que son prince l'avait quittée pour faire la révolution avec le peuple et que depuis ce temps-là elle s'était maudite à cause de son incapacité à résoudre la crise. Il est vrai que cent cinq ans avant le début de notre histoire le Werland était un royaume en fin d'existence. Zul et le Seigneur de Lune lui demandèrent pour quelle raison elle capturait les garçons seuls pour les dévorer. Elle leur expliqua que c'était sa façon de faire payer son peuple qui a fait tomber son royaume; qu'elle s'y prenait aux garçons seuls car c'était plus commode à s'en emparer. Mais il n'y avait pas de raisons suffisantes à ce qu'elle fasse cela aux yeux de Zul et du Seigneur. Finalement Schwerrlerraä promit qu'elle ne dévorerait plus les garçons et qu'elle les rendrait à leurs parents après un rapt de quelques jours d'initiation à la vie souterraine où il y aurait des toboggans et d'autres attractions qui font peur. Zul et le Seigneur de Lune étaient tellement fascinés par l'idée qu'ils se proposèrent d'aider Schwerrlerraä. Elle les rassura en expliquant qu'ils n'avaient qu'à élaborer le plan de la nouvelle forteresse car la construction allait se faire par les nimbels -c'est ainsi que s'appelaient les nains de Schwerrlerraä.
Zul et le Seigneur de Lune furent les premiers à parler du Monde souterrain et de l'épouvantable Schwerrlerraä car ils étaient les premiers à l'avoir visité une fois qu'il fut achevé. Cela ne veut pas dire qu'il devint un parc d'attraction car la description de ce Monde dégoûtait tous les garçons mais au moins ils n'avaient plus peur de Schwerrlerraä et chacun savait qu'il passerait tôt ou tard un moment de sa vie dans le monde souterrain. Ensuite Zul se fit une promesse à la mémoire de Lop de devenir justicier.
FIN
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