Djazaïr Johara- par Hasna El Bacharia

jcu9
Après trente ans de carrière, le premier album événement d’Hasna, rockeuse du désert.
Orignaire de Béchar, dans le sud de l’Algérie, Hasna est une femme éperdument libre. En trente ans, celle qui s’accompagne d’une guitare électrique pour couvrir les cris du public n’a jamais voulu enregistrer la moindre note. Question de confiance…
Ce " premier album " inespéré et tant attendu est un événement immense pour tous les amateurs de musique nord-africaine. Les privilégiés qui l’ont vu sur scène au dernier Festival d’Essaouira ont pu vérifier qu’elle n’avait pas usurpé sa réputation de " mangeuse de scène ".
L’album Djazair johara entraîne l’auditeur dans un mouvement de transe, dans un voyage hypnotique aux couleurs électriques.

Crédit Photo: Thomas Dorn

Hasna el Becharia est une artiste originaire de Béchar (ex Colomb-Béchar, ville de garnison au temps de la colonisation française). Cette grande cité du Sud Ouest algérien renferme une pratique musicale féconde qui va du Diwan au Foundou en passant par le répertoire populaire haddaoui qui anime les mariages arabo-bébères de la sous-région.
Le sacré et le profane se côtoient quotidiennement. Symboles des confréries de Sidi Bilal, le gumbri et les karkabous (deux instruments que maîtrise Hasna) sont les piliers de la musique noire d’Afrique du Nord. De par son jeu brut et puissant au gumbri allié à un sens du rythme étonnant, Hasna rappelle la musique des anciens soudanis, ceux qui parlaient le Hejmi (aujourd’hui utilisé dans les Diwans, langue Songhaï mêlant le Haoussa et le Fulani). C’est donc tout naturellement que la flûte peule s’accorde au répertoire sacré du Diwan. De plus, ces nouvelles versions de Manandabo et de Jinger Mama utilisent le jeu virtuose des karkabous du Sud Est, les chœurs amples et généreux du Sud Sahara et la virtuosité du gumbri de l’Ouest. Comme de nombreux musiciens gnawas d’Algérie, Hasna s’est forgée au répertoire populaire des mariages. Elle y joue de la guitare électrique, du oud, de la derbouka, du bendir et même du banjo (mais jamais de gumbri, qu’elle pratiquait discrètement dans le huis-clos de sa maison).
Aux polyrythmies des percussions, nous avons joint le bendir et la derbouka tunisienne plus rompus aux Fezzani puissants sur peaux tendues ainsi que le hajouj marocain dont le jeu subtil s’accommode de l’accompagnement.
C’est en France qu’Hasna a composé la majeure partie des chansons enregistrées. Nullement corrompue par la scène ou le studio, elle met à profit ces nouvelles expériences pour explorer le son des guitares, les timbres vocaux sur différentes tonalités, improviser et faire de nouvelles rencontres.
Pour réaliser cet enregistrement nous avons réuni de grands musiciens d’Algérie, mais aussi du Maroc, de la Tunisie et du Niger. Ils ont apporté perfection et rigueur. Du coup l’œuvre d’Hasna atteint une dimension qui dépasse de beaucoup le seul cadre de la musique algérienne.

Camel Zekri

Le Sud de Hasna

On dirait le sud et c’est justement le sud, plus précisément le sud-ouest, au fin fond du Sahara algérien, là où s’étale Béchar, la métropole régionale. Ville hospitalière, fief de nobles nomades sédentarisés qui ont troqué le dromadaire contre une jeep tout terrain et la " khaïma " (tente séculaire) contre un logement en dur aux lignes adoucies par la savante architecture locale. Au loin, on peut apercevoir la ligne bleue de l’Atlas, sinon, en dehors, le ciel constitue le seul horizon. Mais Béchar et ses environs, érotisés par les croupes mouvantes des dunes de sables et quelques palmiers-dattiers posés façon négligé-étudié, n’est pas le désert culturel que l’on pourrait croire. Au carrefour des civilisations sahariennes, sahéliennes et marocaines, la cité se distingue par un cosmopolitisme solidement établi depuis des siècles et c’est pour cela, qu’ici, ce n’est pas la couleur qui fait l’homme, ce sont ses qualités, notamment son civisme.
Les traits musicaux sont variés et riches en teneur métissée. Localement, on y trouve une musique bédouine au rythme intemporel et saccadé qui aura une grande influence sur le raï. La France, qui avait installé un centre de recherches (c’est dans la région qu’ont eu lieu des essais nucléaires et longtemps veillé sur les ressources minières), a " apporté " sa vague yéyé (Hallyday, Françoise Hardy, Claude François…) ou ses variétés orientalisantes (Enrico Macias). Le Maroc, lui, est tout proche et, de nuit, on peut observer les lumières et entendre les bruissements de la ville haut perchée de Figuig. D’ancestrales bonnes relations de voisinage ont introduit le tempo berbère et les mélopées du chaâbi (populaire).
La culture noire, aussi, est fortement présente par un rituel entré progressivement dans les mœurs locales, elle a été véhiculée par les Gnawas que l’on connaît mieux à travers leurs cousins marocains. Descendants d’anciens esclaves noirs de l’ex-empire du Soudan, ils ont été ramenés de force par des pillards touaregs. Bien qu’islamisés, ils n’en continuent pas moins à se revendiquer " fils de Bambara " et à accomplir leur cérémonial (la " lila "), pouvant durer une nuit entière, où l’on délivre des chants et des danses à même d’évacuer les mauvais esprits qui sommeillent en nous. Les Gnawas sont à la fois exorcistes, médecins de l’âme et anti-dépresseurs. Hasna El Bécharia aussi.
Née, comme son nom l’indique, à Béchar, elle est l’héritière légitime de toutes les influences artistiques de son sol natal. Mais elle est surtout crédible dans sa manière de les restituer, avec sa propre sensibilité et cette touche de modernité qui en a fait hérisser plus d’un et enthousiasmé de nombreux autres, la majorité en fait. Femme de caractère, à la cinquantaine dynamique et créatrice, Hasna rappelle les " asriates ", ces maîtresses-femmes des Aurès revendiquant un esprit libre et libertaire. Dans sa famille, tout le monde connaît la chanson, sauf la mère, et s’adonnait au "diwân" (litt. "recueil" de poèmes ou " assemblée ", le mot a donné le terme " douane "), un rite pratiqué en nocturne où l’assistance ne se borne pas à l’écoute mais participe en reprenant les refrains ou en tapant des mains ou sur des objets usuels (jerricans, bouteilles, couverts…) transformés provisoirement en percussions, avant de retrouver, le lendemain, leur usage domestique. C’est le principe même de la musique interactive et c’était le père, guérisseur à ses heures et joueur émérite de gumbri qui menait la nouba.
Hasna n’était pas la dernière à se casser la voix et à dynamiser les soirées. Un peu plus tard, elle rajoute ses notes cristallines de guitare, son instrument fétiche, acheté un " douro " (un sou de l’époque) à son cousin Mohamed qu’elle fait parfois résonner comme un luth ou un banjo (dont elle joue tout aussi admirablement). Chez elle, à l’insu de son père, paradoxalement hostile à toute carrière musicale, sur fond des cinq 45T d’Enrico Macias qu’elle possédait dans sa maigre discothèque, elle gratte les cordes en essayant de reproduire le plus fidèlement les lignes mélodiques du chanteur d’origine constantinoise. Ses progrès sont étonnants et feront mouche dans les saisons de mariages qu’elle anime, de Béchar à Oran, en passant par Alger et Casablanca, avec un entrain qui a assis sa réputation. Son talent d’interprète est évident mais elle n’a jamais songé à enregistrer la moindre cassette, se maintenant dans cette tradition orale très honorable mais limitée. Il faut souligner qu’en Algérie, le Nord arrogant, qui contrôle tous les médias, ne se soucie guère de culture saharienne qu’il range au rayon des accessoires mineurs. A quelques rares exceptions près, jamais un artiste du Sud n’a eu accès à la télévision ou aux chaînes nationales. Hasna, mais aussi le joueur de luth Alla qu’elle a côtoyé dans des soirées privées, sont encore injustement méconnus par le grand public algérien.
Qu’importe ! Une reconnaissance locale durable vaut mieux qu’une acclamation temporaire nationale. Quand Hasna a quitté l’Algérie pour venir se produire à Paris, en 1999, au Cabaret Sauvage, dans le cadre de veillées du ramadan autour des " femmes d’Algérie ", bien des âmes béchariennes en furent chagrinées. Qui va leur chanter désormais ces entraînantes mélodies dites " moghrabi " (marocaines) qui leur faisait oublier leurs soucis quotidiens et qui va les faire entrer dans la transe avec des chansons de Cheb Hasni, le promoteur du raï love assassiné en 1998 ? D’autant que Hasna, devenue l’homme de la famille depuis l’abandon du domicile par le père, se préoccupait du sort des femmes battues ou délaissées qu’elle accueillait avec cette chaleur typiquement bédouine dans sa maison, au grand dam des intégristes.
Aujourd’hui, Hasna, qui a mal à son pays et reste rattachée moralement à son Béchar natal, a décidé de nous offrir un album, son tout premier, ouvert sur d’autres univers et surtout sur la vie, où elle a mis tout son cœur mais aussi parfois sa désespérance. Dans sa tête danse, au son de la guitare, du gumbri ou des karkabous, airs thérapeutiques gnawi (elle a fait sensation au Festival d’Essaouira), complaintes marocaines où amour ne rime pas forcément avec toujours et quelques reprises du répertoire de Lemchaheb (groupe culte casablancais, comme Nass El Ghiwane, dans les années 70) et de Cheikh Zouzou, l’Oranais qui faisait pleurer son violon et était adulé, dans les années 30, autant par l’auditoire musulman que juif. Qui a dit que la nostalgie n’est plus ce qu’elle était ?
label-bleu.com
4 286 vues 7 ans
2 commentaires
Publier
espagnol1984  — Il y a 6 ans

c une des plus belle chanson gnawi faite avec un grand amour je te remerci hasna

À ne pas manquer